Lettre ouverte à Eric Piolle suite à la fermeture de lieux culturels grenoblois

juin 28, 2016 / 1 comments

A Grenoble, le 10 juin 2016

Une exception grenobloise ?

Monsieur le Maire de Grenoble, Je ne peux plus faire autrement que de vous écrire.

Grenobloise, je le suis. Je proviens d’une espèce bien particulière qu’on appelle les « chauvins ». J’ai grandi à Grenoble, ma famille et mes amis sont à Grenoble, j’ai fait ma scolarité et étudié à Grenoble. Mon parcours s’est poursuivi à Paris pour des raisons professionnelles et universitaires, mais la ligne TGV Paris-Grenoble reste ma meilleure amie, dans l’attente d’un retour rapide dans la capitale des Alpes.

Grenobloise chauvine certes, pourtant je ne fais pas de ski, je n’aime pas la neige, je n’ai jamais apprécié faire de la montagne hormis la Bastille et, d’accord, j’aime quand même les noix et les gratins dauphinois. Vous me direz alors : pourquoi cet amour de Grenoble ? Et je répondrais, précisément parce que je l’estime être « une ville émancipatrice », que vous semblez vous aussi porter de votre vœu.

Grenoble épanouit car elle est proche de l’équilibre parfait : une ville grande mais pas trop, une ville avec un accès facile à la nature mais aussi avec un vrai centre-ville, une ville où l’on se déplace facilement, une ville étudiante mais pas que, une ville à la fois scientifique et culturelle, une ville avec quatre saisons bien marquées, une ville géographiquement bien située à distance raisonnable de la mer, de l’Italie, de la Suisse et de Paris, en d’autres termes, une ville riche de sa diversité, de sa pluridisciplinarité et de sa mixité.

Grenoble historique, c’est aussi ainsi que j’aime ma ville. En l’occurrence, dans le cas de Grenoble, l’histoire ne se voit pas, elle se porte, car c’est avant tout une histoire culturelle et récente dont elle est le symbole : frémissement révolutionnaire, écrivain romantique, terre de Résistance, berceau du planning familial, innovation urbaine, et j’en passe. C’est aussi son histoire imbriquée, d’abord dans celle de la décentralisation culturelle, puis de la démocratisation culturelle et de l’utopie urbaine, qui a permis une application concrète d’une culture émancipatrice à l’échelle d’une ville, notamment à partir de l’élection d’Hubert Dubedout à la Mairie en 1965. Notons à cet égard le rôle clef qu’a pu jouer la ville dans la théorisation des politiques culturelles, et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui encore l’Observatoire des Politiques Culturelles se trouve précisément à Grenoble. Son fondateur, René Rizzardo, fervent défenseur de la démocratie participative et militant à Peuple et Culture, n’a jamais envisagé les arts et la culture autrement que comme des espaces de vie démocratique et d’expression citoyenne. D’après lui, l’évaluation des politiques culturelles ne devrait jamais « [être] détournée de sa finalité démocratique », permettant ainsi de « [guetter] ce qui bouge pour sans cesse faire aussi bouger les lignes » 1 . Les exemples d’innovations dans le domaine culturel grenoblois ne manquent pas, mais quelle fierté, d’un temps que je n’ai pourtant pas connu, le 13 février 1968, de savoir qu’André Malraux, Ministre de la Culture, inaugure la Maison de la Culture avec ces mots : « la première raison d'être de cette Maison de la Culture, c'est que tout ce qui se passe d'essentiel à Paris doive se passer aussi à Grenoble ». Une Maison de la Culture intimement liée à une vision culturelle ambitieuse et porteuse d’un idéal démocratique : Catherine Tasca, directrice de 1973 à 1977 deviendra Ministre de la Culture et Michel Orier, directeur de 2002 à 2012, sera nommé Directeur général de la Création artistique au Ministère de la Culture. Vous admettez que, « fondamentalement, […] la décentralisation a dû bon » 2 . Grenoble est une ville qui a toujours pensé la culture, et qui s’est donnée les moyens de porter ses idées au sommet de l’Etat pour les mettre en application.

Evoluant dans ce bouillon-grenoblois-socio-culturelle-favorable, entre MJC, sorties scolaires et évènements plein air, c’est ainsi que je découvre Joël Pommerat, il y a 10 ans, grâce à l’option théâtre du lycée Stendhal. Cette même année s’éveille en moi le goût du débat, de l’échange, de la politique, m’amenant à m’investir dans le club UNESCO de ce lycée et ce principalement par la voie théâtrale. Me voici aujourd’hui, 10 ans après, au moment même où mes idéaux sont profondément ébranlés par une dérive chronique des organes politiques, les yeux bien écarquillés, à lire dans le journal Libération : « Grenoble, la déception de l’écologie culturelle » 3 . Quelques vents glacés m’étaient déjà parvenus, mais là, ce fut une douche vraiment très froide.

Vous préconisez souvent le débat : commençons-le.

« Culture » est un des mots de la langue française les plus polyphoniques. A la municipalité de Grenoble, on parle de « cultures » au pluriel. Je n’ai rien contre, au contraire, je pense que l’utilisation du pluriel est toujours plus juste au regard de la multiplicité des usages. Plusieurs sens cohabitent : la culture comme altérité, comme interculturalité et la culture comme valeur artistique, avec l’idée d’ouvrir l’expression, la créativité. C’est principalement sur ce deuxième sens que je souhaite vous interpeller, car il m’apparaît indispensable et fondamental pour le bien être d’une ville, de sa population et de sa démocratie locale, de bien s’entendre sur les définitions culturelles et d’envisager les arts et la culture comme structurellement capables de donner à voir pour laisser à penser.

A la municipalité, une commission présidée par l’« Adjointe Cultures » est nommée : « Commission Temps libre et Savoirs : Culture, Sport, Education, Jeunesse, International ». Comme le disait le socialiste Michel Durafour en 1961, à l’époque Adjoint au Maire de SaintEtienne : « Nous posons, nous, le problème du "loisir supérieur", c’est-à-dire le loisir qui a pour but non seulement le divertissement de l’homme, mais son enrichissement, le développement de toutes ses facultés et en particulier son jugement, seul garant de sa liberté » 4 . Il faut donc bien s’entendre sur la définition de « loisir », il ne s’agit pas là simplement d’un luxe, mais bien d’un des aspects garants de la vitalité démocratique. Votre commission a choisi d’associer la culture au « temps libre » et aux « savoirs ». La démonstration précédente aura, je l’espère, démontré que la culture, tout comme les savoirs, ne peut pas être associée uniquement au temps libre, car elle doit être structurante et non périphérique. C’est du moins une vision qui a historiquement été défendue par la gauche et plus encore par l’extrême gauche. Cette vision n’est pas infondée, car où peuvent réellement se dérouler les débats si ce n’est au cœur des espaces culturels ? Quels meilleurs endroits que ces derniers pour développer la ville émancipatrice ? Ces espaces culturels sont des lieux de rencontres, de propositions, d’échanges, de bouillonnement d’idées, de mixités. En dehors des transports publics et des espaces commerciaux, il existe peu de lieux où tout un chacun se rencontre, peu de lieux aussi favorables et propices que les espaces culturels pour porter le débat citoyen que vous désirez : la culture étant par essence socialisation. Vous l’admettez d’ailleurs vous-même : « La culture est un formidable espace public » 5

Dans cette logique, comme l’explique Jean-Claude Richez : « l’éducation populaire procède d’une double démarche qui favorise l’accès du plus grand nombre à la culture (à la culture comme condition d’exercice de la citoyenneté), en même temps qu’elle met en commun des savoirs et des compétences (la notion d’enseignements mutuels et d’éducation active est consubstantielle au programme et à la démarche d’éducation populaire) »6 . Michel Durafour, fervent défenseur de l’éducation populaire, estimait d’ailleurs que, étant donné que « la culture est le complément naturel de l’école », les subventions à l’éducation et à la culture devraient être identiques7 . Jamais aucune collectivité n’a réussi un tel pari, et encore moins l’Etat, et l’on s’extasie lorsque la part réservée à la culture dépasse 1% de son budget. Pourquoi un tel décalage ? Sans doute parce que le plus souvent le terme « loisir » renvoie la culture à quelque chose de non prioritaire, un amusement superficiel à l’heure où la priorité est aux crises. Ainsi la vision fondamentale de la culture comme garante du bon fonctionnement démocratique est biaisée. Et vous semblez tomber vous-même dans le piège : « je prône un modèle de sobriété et de frugalité, notre objectif, c’est d’avoir des activités économiques correspondant à nos besoins fondamentaux (mobilité, sécurité, éducation, alimentation) »8 , ou encore, « la culture avoisine 1% du budget de l’Etat, voilà qui relativise l’idée d’un modèle "dispendieux" » 9 , allant même parfois jusqu’à une forme de chantage et une mise en concurrence des priorités : « on n’est pas avec des acteurs culturels qui vont nous dire, sanctuarisons la culture, et tant pis, les 20 millions [d’économie] faites-les sur le social ou faites-les sur l’éducation ». Et pourquoi la culture serait-elle toujours la première à trinquer ? Monsieur le Maire, permettez-moi de reprendre vos termes : la culture est un « besoin fondamental ».

Pourtant, votre municipalité n’a pas fait exception et a indéniablement attaqué le secteur culturel financièrement, ce qui est aussi, de fait, une attaque politique. Vous refusez d’admettre ces baisses de subventions comme un signe politique et répétez10, comme un argument d’autorité, que votre contrainte est d’ordre économique, l’endettement de Grenoble étant fort. Seriez-vous donc en train de nous dire que vous appliquez une politique d’austérité ? Vous dénonciez pourtant dans le préambule de vos 120 engagements les « logiques austéritaires qui visent à restreindre toujours plus l’intervention publique » 11 . Vous dénonciez encore cette politique austéritaire sur France Culture tout récemment : « nous vivons je crois une glissade dangereuse, que ce soit avec l’Etat d’urgence, que ce soit avec les politiques d’austérités » 12 . Vous pourriez me rétorquer que le principe de réalité est plus fort que la volonté politique, et je vous répondrais « mais alors, que garantit votre politique plutôt qu’une autre ? Quel est même l’intérêt d’un débat politique ? ». Êtes-vous en train de nous faire l’aveu que la puissance monétaire a vaincu le pouvoir politique ? Ou alors distinguez-vous la politique nationale de la politique locale ? Quel est le sens de « Grenoble, une ville pour tous » dans ce contexte délétère ? Sans vouloir vous accabler de questions, je garde toutefois à l’esprit, qu’en 1983, quand François Mitterrand met en place la rigueur, le Ministère de la Culture n’est pas impacté. Il s’agissait là d’un signe, d’un signe lié à des valeurs, des valeurs dites « de gauche ». Sans doute est-ce ce manque de signes clairs dans votre municipalité qui brouille les cartes en laissant le sentiment d’une politique de plus en plus illisible. Car de quel bord politique est cette municipalité ? La question se pose quand vous semblez sous-entendre que la politique culturelle ambitieuse de ces dernières années est responsable de cet endettement : « La présence finalement extrêmement forte de scènes labellisées, elle n’est pas que le fruit du miracle et de la décentralisation culturelle, elle est aussi le fait d’une réalité aujourd’hui économique de la ville de Grenoble qui a la fiscalité la plus élevé de France, le 5e endettement de France pour les villes de plus de 100 000 habitants, et qui a une épargne nette négative, donc qui doit en l’espace de 3 ans trouver 20 millions d’euros d’économie » 13 . Sans commentaire…

Vous parlez alors de coopération, de mutualisation, comme si ces pratiques économiques, de même que les pluri-financements, n’existaient pas déjà depuis longtemps dans le milieu culturel. Il n’y a rien de révolutionnaire dans ces fonctionnements que vous suggérez et ils ne sont pas parvenus jusque-là à compenser les désengagements de l’intervention publique. A vous lire ou vous écouter, il semblerait que pour vous la culture soit avant tout un coût : vous justifiez les baisses de subventions à la MC2 en considérant que la ville est déjà bien gentille de mettre « le bâtiment à disposition de la structure, pour un montant non facturé de 1,7 million d’euros » 14 ; vous vous scandalisez des précédentes gestions des espaces culturelles, notamment au Théâtre de la Ville où « la réalité [à votre arrivée était de] 100 euros de subvention par ticket vendu ! Voilà pourquoi [vous avez] voulu changer le mode de gestion » ; et vous continuez en expliquant, qu’« à Paris par exemple, le théâtre privé n’est pas autant subventionné » 15 . Peut-être défendez-vous alors le mécénat privé ? Mais jusqu’à quel point ? Car si la culture s’envisage réciproquement comme une offre qui s’adapte constamment à la demande, l’art ne sera plus effectivement qu’un outil au service d’un monde auquel j’espère vous n’aspirez pas : un monde marchand, dicté par la politique du chiffre et du rendement. Il faudrait aussi avoir à l’esprit qu’un investissement de mécénat donne lieu à des déductions d’impôts, c’est-à-dire très concrètement à de l’argent en moins dans les caisses de l’Etat. Peuton donc y voir un déguisement du désengagement de l’Etat ? Et ne serait-ce pas un pouvoir supplémentaire donné aux entreprises, en termes d’affichages d’une part (dommage pour une municipalité qui souhaite supprimer la publicité), mais aussi en termes d’autorité créative, car il reste en effet plus facile d’obtenir du mécénat pour des arts ou des structures dites « légitimes » que pour des projets expérimentaux et exigeants. Pourtant, sans expériences ni échecs, la création est anesthésiée. C’est précisément ce que Frédéric Martel a reproché à Nicolas Sarkozy : « en valorisant le divertissement contre l’art, en défendant le mainstream au nom du peuple, et en érigeant en règle ses préférences spontanées (j’aime / j’aime pas), il a minoré les dimensions d’exigence, d’effort intellectuel, d’émancipation, d’authenticité et tout simplement d’étonnement de la culture. Ainsi, tout en prétendant le contraire, il a participé à la perte des repères et à la privatisation rampante des pratiques culturelles » 16 . Alors oui, une vision culturelle ambitieuse nécessite des financements publics à moins que votre vision culturelle soit totalement étrangère à l’idée d’une culture service public ? Il me semble pourtant que vous seriez contre la présence d’immenses panneaux publicitaires, à l’effigie de grandes marques, sur les façades de la mairie ou des écoles. Où placez-vous donc la culture pour la déconsidérer à ce point ?

Que l’on se rassure, si l’on se réfère aux couleurs politiques des élus de votre municipalité, on retrouve facilement les grandes valeurs fondatrices dites de « gauche » en matière culturelle. Chez Europe Ecologie Les Verts, aucune ambiguïté ne semble apparaître, la culture s’imbrique dans la vie sociétale : « La sensibilisation aux pratiques artistiques et à la culture depuis le plus jeune âge et l’accès à une éducation de qualité pour tous sont des pré-requis pour tout changement de société » 17 . De même au Partie de Gauche, Jean-Luc Mélenchon explique que « nous devons mettre la culture à l’école, partout » 18. La relecture de vos « 120 engagements pour Grenoble » est rassurante, elle-aussi, quant au projet politique de la municipalité, entre égalité, démocratisation et éducation populaire : « nous donnerons plus à ceux qui ont moins » (préambule), la Journée des Tuiles sera « une fête pour la démocratie du monde entier » (engagement 18), nous « [ferons] de la culture pour tous et partout » (engagement 107), « L’art et la création n’ont rien du supplément d’âme » (engagement 107), nous « [lierons] la politique culturelle et l’éducation populaire » (engagement 108), nous « [soutiendrons] fortement les pratiques artistiques et culturelles. La culture, la création sont des leviers d’émancipation, de découverte et de remobilisation. Elles peuvent concourir à la lutte contre les inégalités, l’isolement, l’échec scolaire » (engagement 109). Comment expliquer alors cette sensation de fausse note ?

A travers vos interventions, vous semblez sans cesse remettre en question la politique de démocratisation de la culture, notamment lorsque vous dites : « il y a matière à travailler, […] la démocratisation de la culture qui a porté beaucoup de chose en termes de médiation, mais il y a eu aussi, du coup, une séparation entre la culture, l’art, l’éducation, l’éducation populaire, et que nous devons travailler aussi ces questions et parler de solidarité, de coopération » 19. Pensez-vous sincèrement que les structures culturelles, en particulier grenobloises, ne travaillent pas déjà en coopération et dans une dynamique d’élargissement des publics ? Qu’elles ne s’appuient pas sur un réseau solide et historique déjà constitué ? Je ne crois pas que l’on puisse totalement dissocier les ressentis, les émotions et les motivations des spectateurs, du travail des institutions. Les deux sont très souvent liés, considérant aussi qu’il existe une émotion attachée aux institutions. Au lieu de valoriser les institutions en place, vous souhaitez une « culture pour tous » dans la rue et l’espace public, où chacun est artiste. L’intention n’est pas inintéressante, cependant la culture ce n’est pas que de l’évènementiel, ce n’est pas que de l’éphémère. De même qu’on ne devient pas citoyen sans apprentissages, l’appréhension de la culture nécessite un processus, comme la lecture, le calcul ou la gestion municipale. Il ne suffit pas de dire qu’on va favoriser la culture partout, il faut l’accompagner. Il ne s’agit pas non plus de placer la culture sur un piédestal, mais d’admettre qu’elle favorise la mise en mouvement et la réflexion. Vous semblez vouloir remettre à sa place la culture en expliquant qu’elle « ne peut pas se dire qu’elle est le rempart unique et ultime contre l’émergence du Front National » 20. Pensez-vous un instant que les acteurs culturels aient cette arrogance ? Il s’agit simplement de reconnaître pleinement le rôle qu’a aussi la culture dans l’ouverture des esprits, de l’esprit critique, et donc dans la possibilité de lutter contre les pensées totalitaires et dogmatiques. « La culture pour tous » ne peut donc pas être envisagé comme un déni de l’individu au profit de l’unique collectif, au risque de dérives idéologiques. C’est pourquoi, dans un autre temps, pas si lointain, Frédéric Mitterrand lui opposait « la culture pour chacun », une vision qu’il souhaitait développer principalement autour de l’individu. De votre côté, vous optez pour une formulation mixte et ambigüe : « la culture est affaire d’individuation collective » 21. Ambigüe car quelle est la part de l’individuation et du collectif lorsque votre emploi du « tous » sert le plus souvent des discours à charge contre les politiques culturelles institutionnelles ? Pour ne prendre qu’un exemple, vous affirmez régulièrement que les structures culturelles ne sont pas fréquentées par « tous » alors que vous reconnaissez volontiers « l’existence de cultures élitaires, [qu’]il serait malhonnête [d’]écarter entièrement » 22 . Que faut-il donc comprendre ? Pensez-vous réellement que les professionnels, les amateurs, voire les espaces culturels eux-mêmes soient excluant ? A l’annonce de la fermeture de trois bibliothèques, notamment dans les quartiers les plus sensibles de Grenoble, d’autres ne font pas la même analyse : « la bibliothèque fait partie d’un ensemble nécessaire et utile. Sans cela le quartier pète ! », ou encore, « on est en train de tuer le [quartier], le seul cœur qui bat c’est la MJC, la Maison des habitants et la bibliothèque. […] Si les gamins ne vont plus à la piscine ou à la bibliothèque, on ne pourra plus les tenir ! » 23 .

Joël Pommerat vous reproche un certain mépris vis-à-vis des élites et, dans le même temps, rapporte des propos que vous auriez tenus sur un « logiciel de pensée Malraux-Lang » périmé. Fondées ou non, ces deux idées semblent incompatibles, car si le « logiciel de pensée MalrauxLang » renvoie à la démocratisation de la culture, il est de fait conçu pour donner accès au plus grand nombre à la culture, et donc pas seulement aux élites. D’autre part, parler d’« élite » au sujet des institutions culturelles c’est précisément cibler une élite dite « intellectuelle ». Une chose reste très gênante, car n’est-ce pas le savoir et la connaissance qui permettent de bien vivre sa citoyenneté ? Une des missions de l’éducation populaire a toujours été d’« éduquer le peuple au suffrage universel [pour] garantir la démocratie »24. Cet idéal n’est pas nouveau, Les Lumières parlaient déjà d’« instruire et plaire » et historiquement, pour Gérard Noiriel, « la philosophie et le théâtre visent les mêmes objectifs : [faire triompher la raison éclairée] » 25. Il n’y a pas d’entre-soi lorsqu’une réelle politique de démocratisation de la culture est en place, précisément pour pallier à ces phénomènes. De même, si l’intervention sur Pina Bausch de votre Adjointe Cultures se vérifiait, à savoir d’être « fière » de ne pas connaître cette immense chorégraphe allemande, il y a de quoi être profondément dérangé. Ne pas être condescendant et naïf certes, mais de là à revendiquer l’ignorance de ce pourquoi l’on est en fonction, admettez la faute. Que diriez-vous si un Ministre de l’Ecologie revendiquait ne pas connaître l’énergie solaire ou éolienne ? Le choix de Pina Bausch est de plus très mal choisi, cette chorégraphe ayant su soulever de vrais phénomènes populaires et transporter des générations entières de spectateurs par la beauté et la puissance de ses gestes chorégraphiés. Venter une culture populaire n’est pas forcément synonyme de rejet et de mépris des projets exigeants : Antoine Vitez défendait par exemple l’objectif d’un théâtre « élitaire pour tous ». Je repense alors au préambule de vos 120 engagement, « nous donnerons plus à ceux qui ont moins », et commence à m’inquiéter : que souhaitez-vous donner ?

En parlant de « privilégiés », de « nantis » ou d’« élite », vous reprenez également les arguments les plus fréquents de la droite et de l’extrême droite, tout comme ceux de Nicolas Sarkozy et de François Fillon : « Notre politique culturelle est l’une des moins redistributive de notre pays. Financée par l’argent de tous, elle ne bénéficie qu’à un tout petit nombre » 26 . Dans une logique presque identique, vous auriez développé l’idée qu’il serait nécessaire d’arrêter de « dire que la culture, c’est cher mais [de dire davantage] que c’est du développement économique […] et que peut-être les gens pourraient venir en tourisme à Grenoble pour la culture ». Nous l’avons déjà évoqué, la culture ne devrait pas être envisagée comme un domaine rentable, au même titre que l’éducation : ces retombées sont davantage sociales qu’économiques. La loi de Baumol va d’ailleurs plus loin en ce sens expliquant bien que, pour le spectacle vivant notamment, certains coûts sont irrépressibles. En effet, il faudra toujours quatre musiciens pour interpréter un quatuor de Mozart, quel que soit le coût de la vie. Comment éviter que le coût d’un concert ne soit pas épongé par des prix élevés pour les spectateurs ? Comment permettre à tous l’accès à la beauté ? La réduction des coûts doit-elle alors se faire auprès des professionnels capables de nous transporter ? Soyons honnêtes, les personnes qui font le choix de vivre d’un art ne peuvent pas survivre en jouant « à recette ou au chapeau » 27 comme vous semblez étrangement le proposer. Plus surprenant encore, vous évoquez vous-même la précarité des artistes : « je comprends que le monde de la culture en général [soit] inquiet […], de fait, la situation de précarité économique et puis les attaques parfois violentes portées par la droite, ou parfois même par les gouvernements de gauche sur les statuts des intermittents, etc. » 28 . D’autre part, miser sur l’attractivité touristique de la culture ne résout pas non plus la problématique de l’accès à la culture. Il s’agit de flux financiers qui se déplacent d’un territoire pour entrer sur un autre, sans que la population locale soit prioritairement concernée. Concevoir une politique culturelle d’abord touristiquement, c’est s’intéresser davantage à son image et à l’impact économique qu’à la profondeur de l’évènement culturelle et à l’intérêt direct en termes de citoyenneté locale. De plus, la subvention des Musiciens du Louvre a été sévèrement amputée et vous auriez reproché à Marc Minkoswki « d’être trois fois par an à Grenoble » 29. Toutefois, la renommée internationale de ces musiciens favorise indéniablement l’attractivité touristique, ne serait-ce qu’au niveau de la région. Pourquoi alors multiplier ces confusions politiques ? Quelle vision défendez-vous réellement ?

Dans cette même optique, on ne peut que s’étonner des propos rapportés par votre Adjointe Cultures, « quand on parle de Grenoble à l’extérieur, on n’entend jamais dire que c’est une capitale culturelle », alors même que la page « Chantier de la Culture » du site de la Mairie indique l’inverse : « La ville de Grenoble a traditionnellement une implication forte dans le domaine culturel » 30. Il suffit de consulter les chiffres du Ministère de la Culture pour s’apercevoir que Grenoble est une ville extrêmement en pointe dans le domaine culturel. Qu’il s’agisse des musées, dont le très grand Musée de Grenoble (sa collection fait partie des plus importantes de France), des arts vivants avec la MC2 et les nombreux théâtres grenoblois, des musiques, qu’elles soient actuelles ou classiques (Musiciens du Louvre ont une renommée internationale), des cinémas avec un réseau équilibré y compris en « art et essai », sans oublier bien sur le réseau des bibliothèques, l’Observatoire des Politiques Culturelles et les nombreuses formations proposées dans ce domaine. La comparaison avec d’autres villes, même en Rhône-Alpes, redonne vite la place que mérite Grenoble en matière culturelle. De votre côté, vous ne niez pas cette place particulière de Grenoble, au contraire, vous la transformez en défaut, en désavantage : « quelle autre ville de même dimension accueille autant d’institutions relevant d’un label ministériel ? […] Cette densité n’est pas le fruit du miracle »31, ou encore, au sujet de la fermeture de trois bibliothèques, « je suis conscient qu’il y a des symboles plus ou moins difficile à dépasser, mais il faut avoir le courage politique de se dire que les choses ne sont pas figées. Il peut il y avoir des héritages, une tradition pour une ville, mais la vie bouge, les choses changent »32, et d’ajouter, « je suis d’accord que le symbole est difficile, mais est-ce qu’on regarde vraiment les faits ? Est-ce qu’on se rend compte que la densité des bibliothèques à Grenoble est cinq fois supérieure à celle de nombreuses autres grandes villes ? » 33 . Plus d’excuses possibles : nous sommes bien face à vos choix politiques.

Je voulais vous écrire car vous vous êtes dit surpris d’une telle tribune par Joël Pommerat. J’imagine que votre surprise est dû à l’effet qu’à produit sur vous son dernier spectacle, Ça ira (1) fin de Louis. Surpris car vous avez vu comme moi un spectacle qui vous a ému et transporté, qui a su créer en vous un envoûtement citoyen le temps d’une représentation, un envoûtement qui ne vous a pas lâché de la soirée, et que vous avez voulu partager, qui vous a amené à discuter, échanger, un envoûtement qui vous a fait penser, réfléchir, débattre, qui vous a stimulé, qui a confirmé votre foi dans l’humain et dans la pensée collective. Tout simplement : vous avez vécu un réveil démocratique alors même que vous étiez particulièrement sensibilisé sur ce sujet par votre fonction. Imaginez maintenant l’impact chez d’autres, inconscients de leur puissance collective et citoyenne. Voilà 10 ans que Joël Pommerat a déclenché un électrochoc en moi, aidé par d’autres metteurs en scène découverts à la MC2, au Théâtre de la Ville, au Théâtre Sainte Marie d’en Bas, par d’autres artistes, découverts au Musée de Grenoble, au Musée Dauphinois, au Magasin, par d’autres musiciens, découverts au Ciel, à l’Ampérage, à l’Auditorium, dans la rue, par d’autres acteurs culturels, notamment des professeurs, des responsables publics, des animateurs en MJC, et je pourrais continuer presque indéfiniment cette liste.

Vous invitez « les gens qui partagent le même espace [à débattre] ensemble plutôt [qu’à s’étriper] », la grenobloise en moi vous dit oui de tout son cœur, avec et par les arts, avec et par l’éducation : pas de débat sans culture !

Grenoble a été un modèle de ville culturelle, une ville émancipatrice par la culture, une ville qui a participé et contribué au façonnement de l’exception des politiques culturelles françaises. Ce modèle est aujourd’hui déconstruit et vous l’assumez : « on est dans une logique précise à Grenoble. Il faut faire des choix, des choix politiques qui ne font pas abstraction de la réalité. On ne subit pas, on prépare l’avenir » 34 .

Grenoble a été une ville d’expérimentation culturelle, une ville de rêve politique et poétique, une utopie collective. La réalité que vous exposez aujourd‘hui semble contraindre voire empêcher l’imagination, l’alternative, l’invention. Vous expliquez que cette réalité unique vous amène à avoir « du courage, le courage politique d’avancer. Car aujourd’hui, c’est ce qui manque à la vie politique, le courage ! » 35 . Sans doute en faut-il pour faire le choix de la négation du passé ? Grenoble restera ainsi une future exception culturelle : une exception de destitution de la culture.

 

Cordialement, Elise COLIN-MADAN

 

1 BELAËN Florence, « Entretien avec René Rizzardo », La Lettre de l’OCIM, 126 | 2009, 24-27.

2 ESTRANGIN Matthieu, MOULINIER Eve, « On ne subit pas, on prépare l’avenir », Dauphiné Libéré, 14 juin 2016.

3 POMMERAT Joël, « Grenoble, la déception de l’écologie culturelle », Libération, 2 juin 2016.

4 Discours de clôture du Congrès de Paris, 1961.

5 BERNARD Corine et PIOLLE Eric, « A Grenoble, une culture ni populiste ni libérale, Libération, 12 juin 2016.

6 Ouvrage collectif, L’éducation populaire : pour un engagement solidaire, Editions du Temps, Nantes, 2009. « Préface. Jeunesse, éducation populaire et politiques publiques. Jean-Claude Richez », p. 20.

7 Intervention à l’Assemblée nationale, novembre 1963.

8 POMMERAT Joël, « Grenoble, la déception de l’écologie culturelle », Libération, 2 juin 2016.

9 BERNARD Corine et PIOLLE Eric, « A Grenoble, une culture ni populiste ni libérale, Libération, 12 juin 2016.

10 France Culture, Le Journal de la Culture, 3 juin 2016.

11 Préambule, 120 engagements pour Grenoble. http://unevillepourtous.fr/wp-content/blogs.dir/839/files/2014/02/Projet...

12 France Culture, Le Journal de la Culture, 3 juin 2016.

13 Ibid.

14 BERNARD Corine et PIOLLE Eric, « A Grenoble, une culture ni populiste ni libérale, Libération, 12 juin 2016.

15 ESTRANGIN Matthieu, MOULINIER Eve, « On ne subit pas, on prépare l’avenir », Dauphiné Libéré, 14 juin 2016.

16 MARTEL Frédéric, J’aime pas le sarkozysme culturel, Flammarion, Paris, 2012. p. 220.

17 http://culture.eelv.fr/2014/04/24/de-la-culture-pour-leurope/

18 https://www.lepartidegauche.fr/actualite/front-gauche-la-culture-une-rev...

19 France Culture, Le Journal de la Culture, 3 juin 2016.

20 France Culture, Le Journal de la Culture, 3 juin 2016.

21 BERNARD Corine et PIOLLE Eric, « A Grenoble, une culture ni populiste ni libérale, Libération, 12 juin 2016.

22 Ibid.

23 GAUD Garionn, « "Grosse déception" à la MJC Prémol sur le projet de reconstruction du théâtre », Dauphiné Libéré, 12 juin 2016.

24 Ouvrage collectif, L’éducation populaire : pour un engagement solidaire, Editions du Temps, Nantes, 2009. « Eduquer les jeunes à devenir des citoyens solidaires », p. 32.

25 NOIRIEL G., Histoire Théâtre politique, Agone, 2009, Marseille. « I. La construction d’un art autonome », « Le théâtre des Lumières », p. 20.

26 Lettre de mission du Président de la République Nicolas Sarkozy à sa Ministre de la Culture, 1/08/2007, cosignée par François Fillon, Premier Ministre.

27 POMMERT Joël, « Grenoble, la déception de l’écologie culturelle », Libération, 2 juin 2016.

28 France Culture, Le Journal de la Culture, 3 juin 2016.

29 France Culture, Le Journal de la Culture, 3 juin 2016.

30 http://www.grenoble.fr/55-chantier-des-cultures.htm, consulté le 11/06/2016

31 BERNARD Corine et PIOLLE Eric, « A Grenoble, une culture ni populiste ni libérale, Libération, 12 juin 2016.

32 ESTRANGIN Matthieu, MOULINIER Eve, « On ne subit pas, on prépare l’avenir », Dauphiné Libéré, 14 juin 2016.

33 Ibid. 

34 ESTRANGIN Matthieu, MOULINIER Eve, « On ne subit pas, on prépare l’avenir », Dauphiné Libéré, 14 juin 2016.

35 Ibid.

Comments (1)

  • Baptiste (non vérifié)

    Merci beaucoup pour cette contribution riche et si bien construite.

    Voici quelques réflexions non définitives suite à la lecture de votre article.

    Plutôt dubitatif face à la production de biens et services culturels :

    - les prix exhorbitants de certaines oeuvres

    - l'apologie du génie individuel, des visions messianiques qui rendent impuissants (seul le génie d'un messie peut nous sauver)

    - les formes d'art qui sont centrés sur l'expérience démobilisatrice de la qualité d'impuissance de notre existence

    - les artifices des milieux artistiques qui, par du discours ou de la spéculation, qualifie ou disqualifie la valeur dans des lieux de centralisation du pouvoir

    Plutôt enthousiaste face à la production culturelle :

    - le droit à l'expression de tous, donc à l'éducation aux moyens d'expressions et à la créativité

    - lesoeuvres collectives magnifiant le génie collectif

    - l' expérience de spectateur qui enourage ma créativité, me permet la rencontre, me donne des récits dont je puisse me saisir pour pouvoir raconter le monde, m'encourage à me surpasser et à aimer, me permette de vivre des temps de contemplation et d'admiration

    La production culturelle, oui, mais à condition que soient mises en réel débat démocratique la question de la valeur culturelle (qu'est-ce qui fait valeur culturelle, qu'est-ce que nous choisissons de produire)

    Une fois ces débats là abordés et mis dans l'espace public de manière dynamique (les réponses à ces questions doivent être mouvantes et non définitives), seulement alors la question de la politique culturelle doit pouvoir être posée. Il y a pour moi une chronologie du débat.

    Après, en terme de gestion politique, beaucoup de temps à prévoir.

    D'abord il y a évidemment des choix politiques qui idéalement devraient être assumés par les gouvernants ce qui aurait pour vertu de clarifier le débat (alors qu'aujourd'hui les visions politiques ne me semblent plus assumées et sont enrobées de récits bien choisis ...). Si le débat politique aboutit à l'idée que la production de bien et service culturelle est nocive pour l'intérêt général, ce n'est pas la même chose que si ce débat aboutit à la proposition inverse. De la même manière le débat peut exister sur quels biens et services culturels nous voulont produire ? Donc d'abord, apporter des réponses à ces questions (sur lesquels demeureront conflits d'intérêt et divergences, c'est le propre d'une société politique progressiste que de permettre la résolution pacifique (sans morts et tortures) de ces conflits).

    Ensuite vient la gestion comptable qui passe (si il y a une restriction, mais la finitude du monde et de nos vies est fondatrice de restriction et de limite) par une hiérarchisation des productions bien que celles-ci ne puisse pas être totalement cloisonnées (production de bien et services culturels, de santé, d'éducation, de protection sociale, de sécurité, d'infrastructure collective de déplacement, de distribution d'énergie, d'eau, d'évacuation des déchets, d'infrastructure de logement et pourquoi pas de vêtement, de justice ...), et par une efficacité dans la production de ces biens et ces services.

    Vous proclamez que la culture est un besoin fodamental et les arguments qui appuient cela me touchent car effectivement, c'est grâce à la production de bien et de services culturels qu se produisent rencontrent, inter et auto connaissances, progrès, débats et émerveillements ... Ceci étant, nous ne pouvons pas faire l'économie de la hiérarchisation et proclamer l'ensemble des productions de bien et service (au delà de la culture, gestion des infrastructure, services de sécurité, alimentation ...) de valeur égale. Car nous confrontons à la mécanique de la limite (limite du temps de nos vie, des ressources, de l'espace accessible ...). Le débat sur la valeur relative des productions publiques permet la résolution de la problématique de la limite.

    C'est pourquoi il est nécessaire pour débattre de la question culturelle dans une politique municipale d'organiser plusieur débats successifs et assez cloisonnés : 1) quels biens et services culturels produisons nous et avec quelles priorité ? 2) introduire à nouveau un mécanisme de priorité/valeur entre les différentes productions culturelles potentielles et les autres productions de bien et de service qu'il incombe à la collectivité (évacuation et traitement des déchets, adduction d'eau, services de santé ...) ? 3) Rendre efficace la production de ces biens et ces services (si 100 pesonnes produisent, et que je peux évacuer et traiter et mes déchets avec 10 personnes au lieu de 20, ça me permettra de traiter des points de priorité jugés secondaire lors du débat du point 2 car 10 producteurs supplémentaires seront disponibles ...) .

    Mener ces débats ne peut donc pas se faire ex nihilo visi à vis du reste de la production municipale et de sa gestion.

    Baptiste Dulau

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