Les Envahisseurs

déc 17, 2015 / 7 comments

Les envahisseurs

C’est du temps où j’étais responsable des animaux de Grenoble eh oui ! de tous les animaux… On gazait cinq cent pigeons par mois... On éliminait le cafard américain, gros comme le pouce... On… Voilà qu’un jour on me signale que le cimetière Saint-Roch est envahi par les lapins... Je vais voir 

Effectivement… il y avait là au sol les traces indubitables de leur présence… toutes ces crottes bien reconnaissables, en groupe de boulettes très sèches, puisque le lapin pratique la CAECOTROPHIE, il réingère ses déjections pour récupérer ce qui est encore récupérable… Ils étaient nombreux, les bougres…
Il fallait faire quelque chose !
On était en octobre
C’est que ça n’hiberne pas les lapins
Et ça vit en groupe les lapins
Ça creuse des terriers… tout un monde souterrain de galeries…
Les Terriens n’aiment pas bien ça, de voir les caveaux des morts qu’on avait crus tranquilles soulevés, les stèles penchées, les graviers blancs qu’on venait de ratisser éparpillés, le sol gratté, la poussière soulevée, le cimetière tout entier transformé en garenne, ça fait désordre
D’ici qu’ils grignotent les cercueils et s’attaquent aux morts... mais non, c’est herbivore un lapin… mais les linceuls, les vêtements des morts…sait-on jamais… c’est peut-être à leur goût…
Deux lapins dans un cimetière… si c’est un couple… eh bien en quelques mois… ça se multiplie… cinq portées par an pouvant compter chacune jusqu’à douze petits… eh en une génération mille huit cent quarante huit lapins ! C’est comme ça qu’en Australie vingt quatre lapins introduits en 1874 ont submergé le pays…trente millions d’individus ! C’est ce qu’on appelle une croissance exponentielle… 0 1 1 2 3 5 8 13 21 34 55 89 144 233 etc. suite de Leonardo Fibonacci, de Pise, dite suite de Fibonacci, bien connue de ceux qui la connaissent bien… Leur taux de croissance tend vers le nombre d’or… 1,6180339887... Les pommes de pin les ananas les fleurs de tournesol les dahlias les soucis les marguerites…croissance en spirales doubles selon un principe de construction rigoureux où l’on retrouve aussi les nombres de Fibonacci… C’est beau hen… mais dans un cimetière… toute cette vie… ça fout la pagaïe sous les croix
Faute de prédateurs et de virus qui les décime, ce sont des envahisseurs
Oryctolagus cuniculus le lapin de garenne !
Ca allait donc être bientôt la Toussaint, il fallait faire vite… cette razzia qu’ils allaient faire sur les champs de fleurs des morts
Ils grignotent tout, les fleurs apportées par les vieilles dames sur les tombes, tout y passe… Ils aiment tout… la bruyère… Les chrysanthèmes, les pensées les violettes les cyclamens les tulipes échevelées, les roses, les buis… et en toutes saisons… a peine les gerbes de lys, les couronnes de marguerites sont-elles apportées sur les tombes fraîchement scellées, ils viennent les bouloter à l’aube ou au crépuscule, et dès qu’ils le peuvent, à deux semaines, les lapereaux les suivent… un désastre
Il y a le même problème dans tous les cimetières
Les éradiquer oui mais comment ? La myxomatose ? Non quand même pas

I

Premier essai avec des furets
Les propriétaires arrivaient avec leurs furets harnachés en laisse
On se serait cru dans une chasse à courre
Ils les lâchaient dans les allées du cimetière
Ah les furets débusquaient les lapins sous les buis, dans les haies, on les entendait clapir en s’enfuyant.
Mais les furets s’endormaient après avoir saigné leur proie, repus
Le résultat fut donc mitigé : les propriétaires de furets, tièdement enclins à rendre de plus amples services à la collectivité, ne voulaient plus amener leurs précieux putois blancs
Et de plus, la ville de Grenoble ne pouvait pas les payer, car ils n’étaient pas déclarés, alors…

II

Deuxième essai : organiser une chasse dans le cimetière, les tuer à coups de fusil !
Le problème était qu’il ne fallait surtout pas de balles sur les tombes : on n’était pas en Corse quand même même si…
Il nous fallait en plus une autorisation de la préfecture pour passer dans les allées
Et un Lieutenant de Louvèterie pour diriger les opérations : ce fut le Père G

III

Nous sommes intervenus à quatre heures du matin, la bonne heure pensait-on puisqu’ils sortent à l’aube et au crépuscule
Puisqu’ils dorment le jour et gambadent la nuit
Quatre volvos breaks remplies de chasseurs entreillés dans les allées du cimetière
Des fusils à infra rouge pour la Nuit des Lapins…
Et pourquoi pas des trompes de chasse pendant qu’on y était pour réveiller les morts ?
Je riais de notre folle expédition
Nous avons sillonné les allées un bon moment
C’était la pleine lune
Des nuages distrayaient la lune
Et une brume montait de la terre
Les chauffeurs tenaient leurs projecteurs braqués sur chaque allée par la vitre ouverte
Ah on en a vus  des lapins !
Tétanisés dans les phares des volvos
Dansant sous la lune, assis sur leur train arrière, nous narguant, puis bondissant sur leurs puissantes pattes arrières entre les tombes, les petits suivant vaille que vaille, s’enfuyant au dernier moment oreilles rabattue trémoussant leur petite queue blanche en zigzagant vers un refuge… apparaissant disparaissant comme des ombres entre les cyprès et les croix...
Ça sautait ça caracolait gambadait en tous sens se roulait dans la poussière, ventre à l’air
C’est qu’ils ont une vue excellente, à 360°, et des oreilles des oreilles ! une ouïe super fine… satanées bestioles…

Mais des milliers, ils sont des milliers, murmurai-je ! Sans compter pensai-je les tous petits encore cachés dans leur nid tapissé du poil ventral de leur mère, nés nus et aveugles, mais prêts bientôt à émerger à la lumière…

Y en a partout ! ça pullule au Jardin des Morts ! Dessus ! Dessous !

J’en vois même un sur la lune dit X manière de plaisanter

Pas de quartier !

Les quatre quatre vrombirent
C’était parti pour une curée terrible
On en avait bien conscience
Mais bon, nous avions le sens de notre mission
Pan !
Cuplette avant !... Ah un de moins !
Nous guettions les cyprès
Leur combat confus
Nous surveillions l’extase arrêtée des gerbes sur les tombes fraîches
Déjà l’or des chrysanthèmes avait commencé à envahir les marbres installés aux frontières de l’oubli
Les lys écartelaient des senteurs d’aube
Les lapins couraient sur les marbres
Se laissaient glisser sur les dalles
Marbres blancs
Marbres noirs
Marbres roses
Fleurs de céramique
Fleurs de tissu, de plastique
Ils les dédaignaient
A ma mère
A mon père
A mon frère
A mon oncle
A notre collaborateur
Regrets Eternels
Nous ne t’oublierons jamais
Etc.
Stupidités programmées
Le bilan a été maigre : quatre lapins…
Quatre lapins… Vingt chasseurs… combien de balles perdues ?
Une salve de coups de feu de dépit en sortant

IV

Mais en sortant presque bredouilles, qui nous attendait ? La police, tous girophares allumés, à l’entrée du cimetière
La police prévenue par les habitants des trois Tours, réveillés par le vacarme, la lumière, le bruit des balles
Dans la violence terrorisée de l’aube
Un cimetière attaqué, ils n’avaient jamais vu cela
La guerre en plein cimetière
Des rafales de balles vrillant sur les tombes

V

Bon
Ca s’est terminé chez le Lieutenant de Louvèterie, c'est-à-dire chez le Père G, à six heures du matin… Le plus fameux restaurant de la ville perché dans la colline…
Le ciel pommelé d’aurore rendait un son d’acajou
Banquet… terrines de lapin aux pruneaux et aux noisettes… excellent
On s’est enquit : du lapin de la colline ?
Oui a dit le Père G.
Quelqu’un a dit : les lapins de la colline, ce sont eux qui sont descendus au cimetière
Sûrement, a dit le Père G.
Il faisait soif… on les a bien arrosées les terrines
Et on a même chanté
J’ai vu dans la lune
Trois petits lapins
Qui mangeaient des prunes
En buvant du vin
Tout plein
L’opération n’a pas été renouvelée
Les lapins courent toujours !
Heureusement ils ne vivent pas indéfiniment
Dans la nature… Ils ne font pas de vieux os… un an guère plus
Quand ils ne meurent pas en bas âge dévorés par les serpents et les chats…
Et plus tard les rapaces les chiens
Un hiver trop rigoureux ou au contraire sans neige leur est fatal
Et le manque de nourriture pourrait les décimer.
Mais dans un cimetière… Il y a de quoi faire…
Evidemment on pourrait donner l’ordre aux gens de ne plus apporter de fleurs… ça limiterait le garde-manger des lapins… après tout ils sont herbivores… Mais difficile pour les vivants de cesser ce rituel d’honorer de fleurs leurs morts indifférents​

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Texte : Nelly Guillemin 
Photo : Illustrations par Marine Saunier

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